
Nous sommes gouvernés par des veaux… des lourds… des ventres mous en cravate… Ça patauge dans les bureaux, ça tamponne des interdictions, ça signe des décrets entre deux petits fours… et nous ? Nous on crève dans la boue.
Fini les tisanes… fini les macérâts… terminé les produits alimentaires. Rideau. Encore une fois on nous écrase la gueule dans le gravier. Nous, les petits paysans de rien du tout… les cannabiculteurs… On nous regarde comme des galeux.
Ça pond des lois à la chaîne… des interdictions sorties du cul d’un ministère… sans discuter avec personne… sans concertation… sans même faire semblant. Pas une dérogation. Rien. Circulez. Fermez-la.
Faut pas croire qu’ils nous détestent vraiment… non… ce serait déjà nous accorder de l’importance. Le vrai problème c’est qu’on compte pas. On est des insectes à leurs yeux. Des ombres dans les campagnes.
Et pourtant notre plante… notre chère plante… elle représente un pactole monstrueux. Un gâteau énorme. Alors forcément, un jour ou l’autre, les gros finiront à table. Banquiers, labos, industriels, députés ventrus… tous la serviette autour du cou. C’est inévitable.
Cette prohibition grotesque… cette soi-disant guerre au stup’… quelle farce ! Ça fait longtemps qu’ils ne combattent plus rien. Ils gèrent le marché en douce. Ils préparent les parts.
Pendant ce temps-là la population vieillit… les médicaments manquent… les pénuries arrivent à pas lourds… et notre Marie-Jeanne pourrait soulager un paquet de misères. Mais non. On recule encore. Toujours. Comme des crabes alcooliques.
L’interdiction récente de vendre nos produits alimentaires, c’est une saignée sèche pour la filière. Y en a qui se retrouvent à poil du jour au lendemain. T’investis dans un labo… tu fais les choses proprement… nickel… analyses, hygiène, conformité… tu t’endettes jusqu’aux dents… et un an plus tard t’as un bureaucrate blafard qui t’annonce :
« Tu remballe coco ! Tes potions de druide on n’en veut plus ! Va donc causer aux arbres et fous-nous la paix avec tes tisanes ! »
Et pendant ce temps-là… ça laisse circuler des fleurs de CBD aspergées de saloperies synthétiques… des cochonneries chimiques qui rincent les organes des pauvres types venus chercher un peu de calme. Ça oui, ça passe encore. Mais vendre un macérât huileux qui permet à Mamie de mieux dormir c’est hors de question. Va comprendre.
Aujourd’hui c’est l’alimentaire qu’ils nous sucrent… mais faut pas croire qu’ils vont s’arrêter là, les cochons. Non. Ils vont tout salir jusqu’aux fondations. Tout verrouiller. Tout taxer. Tout rendre impossible aux petits.
Parce qu’au bout du compte, ce qu’il nous reste à nous autres, les minuscules, les fermiers à mains nues, c’est la fleur à fumer… le dernier morceau encore vivant. Alors ils vont nous l’étrangler doucement celui-là aussi. Taxes, normes, contrôles, licences, autorisations… la paperasse comme une corde autour du cou.
Et pendant ce temps-là, les gros poissons tournent déjà sous la flotte. Pas des poissons même… des monstres. Des requins à costume qui bavent à l’idée de nous avaler comme des petits fours de réception. Ils attendent juste qu’on soit assez rincés pour reprendre le terrain. Eux imposeront les prix… les règles… les variétés… les marges… et ça s’appellera la modernisation du secteur.
Et nous ? On l’aura dans l’oignon jusqu’au trognon.
Fini le petit producteur qui taille ses fleurs à la main sous une ampoule fatiguée. Fini les petites fermes qui tenaient debout avec trois bouts de ficelle et beaucoup de courage. Fini le complément de revenu qui permettait encore à quelques gars de boucler les comptes d’une exploitation déjà à l’agonie. Terminado. Rideau sur les campagnes.
Et le pire dans l’histoire… c’est qu’on pourra même pas entièrement accuser les autres.
Parce qu’on a aussi notre part de pourriture dans la machine. Les egos énormes. Les petits chefs de filière. Les marchands de rêve. L’appât du fric qui ronge tout comme une vieille rengaine moisie qui tourne sans arrêt dans un transistor fêlé. Chacun veut sa part du gâteau avant même qu’il soit sorti du four.
Alors ça intrigue… ça poignarde… ça fait des coups de com’ minables… des entourloupes… des enfilades… et dès qu’une voix propose autre chose, une idée qui dépasse du rang, ça tombe dessus comme un vieux parti autoritaire sur un dissident. Faut penser pareil. Vendre pareil. Fermer sa gueule pareil.
On est parfois nos propres fossoyeurs.
On est divisés… éparpillés façon puzzle dans les campagnes… chacun dans son coin à gratter sa terre, surveiller ses plants, payer ses dettes… et du coup on pèse rien. Rien du tout.
Personne est capable de dire combien nous sommes réellement à faire ce métier. Combien de fermes survivent grâce à ça. Combien de familles mangent avec cette plante. Combien de TVA rentre dans les caisses. Combien d’emplois gravitent autour. Rien. Le néant administratif.
Et les tocards en cravate là-haut… eux ils ne comprennent qu’une langue : les chiffres. Des colonnes. Des statistiques. Des emplois déclarés. Des millions prélevés. Une filière organisée avec des tampons, des syndicats, des représentants propres sur eux. Ça les excite les tableaux Excel. Ça leur donne l’impression de gouverner quelque chose.
Mais nous… qu’est-ce qu’on leur apporte ? Du désordre. Des producteurs isolés. Des types méfiants. Une filière incapable de parler d’une seule voix sans finir en règlement de comptes au bout de quinze minutes. Alors forcément, politiquement, on n’existe pas.
Et pourtant y’a des gens qui bossent. Sérieusement même. Des gars levés à l’aube. Des femmes qui trimballent des cartons, des récoltes, des commandes jusque tard dans la nuit. Des types qui investissent, qui embauchent parfois, qui essayent de faire les choses proprement malgré le brouillard réglementaire permanent.
Mais tout ça reste invisible. Dissous dans la brume.
Alors les décideurs regardent ailleurs. Là où ça rapporte plus vite. Là où les structures sont déjà énormes. Là où les lobbyistes savent parler le langage des ministères. Et nous pendant ce temps-là… on continue à s’étriper entre pauvres pendant que les gros préparent les nappes.
Et c’est comme ça depuis la nuit des temps. Les petits dispersés… les gros organisés. Toujours la même chanson usée jusqu’à la corde. Les types d’en bas qui se bouffent entre eux pour des miettes pendant que ceux d’en haut découpent le gâteau entier derrière les rideaux.
