
Cinquante ans qu’ils tapent dans le brouillard… qu’ils moulinent leur guerre à la drogue comme des vieux soldats perdus dans une guerre déjà terminée… cinquante ans de préfets en sueur… de ministres gonflés à l’importance… de conférences de presse avec cartes géantes, flèches rouges, saisies triomphales et mines tragiques… cinquante ans qu’ils promettent le nettoyage total… l’assaut décisif… la reconquête républicaine… et le résultat ? Le cannabis partout… la coke qui déborde maintenant jusque dans les bleds les plus paumés… les gamins qui connaissent les points de deal avant même de connaître leur propre avenir… le trafic devenu une industrie nationale avec ses DRH, ses petites mains, ses comptables, ses intérimaires du guet.
Magnifique victoire.
Ils parlent de lutte… les bougres… mais ça lutte contre quoi exactement ? Chaque année c’est pire. Toujours pire. Plus de réseaux. Plus de violence. Plus d’argent. Plus de came. Plus de contrôle aussi. Ah ça oui… du contrôle y’en a… des fouilles, des tests, des drones, des opérations XXL baptisées comme des films américains pour retraités paniqués devant les chaînes d’info. .
RIPOSTE.
PLACE NETTE.
TOLÉRANCE ZÉRO.
Des noms énormes… pleins de muscles… pleins de menton serré… mais derrière ? Le vide. Le néant administratif. Le hamster répressif qui tourne dans sa roue depuis cinquante ans en croyant traverser le monde.
Parce qu’au fond tout le monde sait où est le cœur du bazar.
Le cannabis.
La base.
Le moteur thermique du trafic.
Le billet quotidien. Le commerce stable. La clientèle massive. La petite boulette du soir qui alimente toute la mécanique souterraine. Sans ça une énorme partie des réseaux se mettrait à tousser sévèrement. Plus le même cash. Plus la même stabilité. Plus la même capacité à recruter des gamins désœuvrés pour tenir les cages d’escalier.
Et ils le savent.
Les flics le savent.
Les magistrats le savent.
Les journalistes le savent.
Les politiques aussi évidemment.
Alors pourquoi rien ?
Pourquoi cet immobilisme bizarre… presque religieux… malgré cinquante ans d’échec monumental ? Pourquoi continuer exactement la même stratégie alors qu’elle nourrit précisément ce qu’elle prétend combattre ?
Parce qu’ils ont peur.
Peur du vieux pays.
Peur du vote gris.
Peur des éditorialistes séniles qui voient dans un joint l’effondrement de Rome pendant qu’ils picolent leur troisième whisky du midi.
Alors ils préfèrent continuer la mascarade.
Continuer le théâtre.
Continuer la guerre imaginaire.
Pendant ce temps le réel avance. Lui. Brutalement.
Des pays ont légalisé. Pas des utopies de festival sous LSD. Des vrais États. Avec des administrations. Des médecins. Des chiffres. Du recul. Et partout ou presque le même constat remonte lentement : le marché noir recule partiellement, les consommateurs sortent de la clandestinité, la prévention devient enfin possible sans ton de curé inquisitorial, les jeunes ne deviennent pas subitement des hordes de zombies cannabiques comme promis par les prophètes télévisuels.
Rien de magique évidemment.
Pas le paradis.
Pas le grand soir végétal.
Mais au moins une reprise de contrôle.
Une respiration.
Une sortie possible de cette hypocrisie gigantesque où des millions de gens consomment pendant qu’un État entier fait semblant de découvrir le phénomène chaque matin.
Et puis surtout… surtout… y’a les campagnes.
Les oubliés.
Les petits maraîchers qui crèvent doucement dans leurs serres humides pour neuf cents balles mensuelles quand tout va bien… les fermes sous perfusion européenne… les types qui bossent comme des damnés pour finir broyés entre les banques, les centrales d’achat et les sécheresses.
Eux pourraient vivre autrement.
Une vraie filière.
Française.
Encadrée.
Agricole.
Pas les cartels.
Pas les importations mafieuses.
Des coopératives. Des petites exploitations. Des terres qui respirent un peu à nouveau. Même agronomiquement cette plante a de l’intérêt. Rotation des cultures, diversification, valorisation… mais impossible d’avoir un débat adulte dans ce pays dès qu’on prononce le mot cannabis. Immédiatement les hystériques débarquent avec leurs yeux révulsés et leurs prophéties d’apocalypse morale.
Alors le politique recule.
Toujours.
Parce que le politique aujourd’hui n’a plus de colonne vertébrale. Seulement des sondages.
Une caste fatiguée qui gouverne à la semaine… au plateau télé… au micro-trottoir… des communicants plus que des dirigeants. Ça fait carrière. Ça parade. Ça fréquente les soirées parisiennes où ça se détruit discrètement le cerveau dans les toilettes avant d’aller expliquer au peuple ce qu’il doit avoir le droit d’ingérer ou non.
Deux mondes.
Toujours les mêmes.
Et pendant qu’ils jouent les vertueux les quartiers s’enfoncent. Les mômes grandissent entre les scooters volés, les guetteurs frigorifiés, les règlements de compte, les sirènes. L’État apparaît surtout sous forme de gyrophares ou de statistiques. Le reste du temps ce sont les réseaux qui occupent le terrain. Qui distribuent parfois les courses. Les fournitures scolaires. Les aides. Le mafieux devient une structure sociale de remplacement dans les zones abandonnées.
Voilà le miracle républicain.
Et quand les gens regardent tout ça… cette absurdité géante… cette guerre perdue rejouée chaque année comme un mauvais feuilleton… forcément ils doutent. Ils cherchent des raisons cachées. Des combines. Des intérêts obscurs. Parce que l’esprit humain préfère parfois imaginer un grand complot plutôt qu’accepter une réalité plus humiliante encore.
Peut-être qu’il n’y a même pas de stratégie secrète.
Peut-être juste une élite exténuée… sans courage… incapable de reconnaître qu’elle s’est trompée depuis cinquante ans.
Et ça… bordel… ça ferait presque encore plus peur.
Mais à force… à force de voir l’échec durer avec une telle régularité… une telle obstination… certains finissent quand même par regarder l’histoire autrement. Ils fouillent. Ils relisent les vieux dossiers poussiéreux. Ils tombent sur ces périodes troubles où les États jouaient déjà avec les trafics comme on manipule des matières premières stratégiques. L’opium hier. Le haschich ailleurs. Des zones grises. Des services qui ferment les yeux. Des intérêts coloniaux. Des accords tacites. Des circuits tolérés tant qu’ils servaient certains équilibres.
Alors les cerveaux repartent.
Ils se disent : “Attends… l’État a déjà contrôlé ou utilisé ces marchés autrefois… alors pourquoi aujourd’hui il semblerait totalement dépassé ?”
Et là le soupçon pousse comme du chiendent.
Parce qu’il y a quelque chose d’étrange dans cette prétendue impuissance permanente. L’État français est capable de taxer le moindre boulon, de réglementer la taille d’une enseigne de boulangerie, de suivre des millions de citoyens par fichiers croisés, caméras, données bancaires, téléphones, satellites… mais serait incapable de reprendre le contrôle d’un marché de cannabis connu de tous ? Personne n’y croit complètement.
Alors certains finissent par penser qu’au fond le chaos arrange encore du monde.
Pas forcément un grand complot de cinéma.
Pas des types dans une cave avec une carte du monde.
Non… quelque chose de plus banal peut-être… plus sale… plus administratif.
Un désordre utile.
Une économie parallèle qui fait vivre des quartiers abandonnés sans que l’État ait à reconstruire réellement quoi que ce soit.
Une soupape sociale aussi.
Des milliers de jeunes qui tiennent grâce à cette économie grise au lieu d’exploser immédiatement dans une société qui ne leur offre plus grand-chose.
Et puis une peur permanente à entretenir.
Parce qu’une société inquiète accepte davantage de surveillance. Plus de contrôles. Plus de policiers. Plus de fichiers. Plus de lois d’exception devenues normales. La guerre à la drogue finit alors par ressembler à ces guerres éternelles qu’on ne veut surtout jamais gagner complètement… parce qu’elles justifient l’existence même de tout un appareil sécuritaire.
Alors les gens regardent ça… et ils deviennent paranoïaques.
Forcément.
Pas parce qu’ils sont fous.
Parce qu’ils vivent dans une époque opaque où tout semble contradictoire. Les dirigeants parlent de fermeté pendant que les trafics prospèrent. Les prisons débordent mais les réseaux grandissent. Les consommateurs augmentent alors que les lois se durcissent. La cocaïne explose pendant qu’on verbalise des types pour trois grammes de beuh.
Immense théâtre absurde.
Et dans ce brouillard-là le citoyen finit par ne plus savoir distinguer l’incompétence de la complicité.
Voilà le vrai poison.
Pas seulement le cannabis.
Le poison du doute généralisé.
La sensation que plus rien n’est cohérent.
Que les puissants jouent un jeu dont les règles échappent complètement au reste du pays.
Alors certains réclament la légalisation non seulement pour des raisons sanitaires, économiques ou agricoles… mais presque pour remettre de la clarté dans ce grand mensonge national. Sortir enfin le cannabis de la clandestinité mafieuse, du fantasme sécuritaire et de l’hypocrisie politique.
Remettre de la lumière là où le pouvoir semble préférer le brouillard.

