Ils l’avaient invité à l’inauguration.
Fallait quand même avoir l’estomac.
Sa serre. Son hangar. La dalle qu’il avait coulée avec son frère un dimanche de canicule. Tout ça repris, repeint, rebaptisé… Et on lui envoyait un carton.
« Nous serions honorés de votre présence. »
Honorés ! Après lui avoir bouffé la ferme, ils voulaient qu’il vienne tenir la serviette.
Yann avait posé l’invitation sur le frigo. Sous un dessin de sa fille. Une maison, trois bonshommes et un soleil énorme. Les enfants vous dessinent encore des soleils quand tout est déjà foutu. Ils savent pas. Heureusement.
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Au commencement, il avait voulu vivre de son travail.
Une ambition suspecte.
Deux hectares de chanvre CBD, une serre , un séchoir construit à crédit. Il ne promettait pas la guérison universelle. Pas de miracles en sachet. Il connaissait sa plante, les limites de la filière, le manque de professionnalisme de certains.
Quand on lui avait annoncé un grand plan pour assainir la filière, il avait presque applaudi.
Enfin ! Des contrôles sérieux ! Quelque chose contre les produits maquillés, les compositions de travers, les petits marchands de n’importe quoi !
Il avait même écrit sur les réseaux :
« Si ça peut remettre un peu d’ordre, tant mieux. »
Il y repensait souvent, après.
Ce « tant mieux ».
Il aurait voulu le rattraper par le col.
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La réunion avait eu lieu un mardi, dans une pièce où rien ne poussait.
Pas même la poussière. On avait du personnel pour ça.
Autour de la table, le Consortium pharmaceutique avait installé ses directeurs, ses juristes et une femme qui connaissait la valeur d’un marché avant même que les gens sachent qu’ils en constituaient un.
En face, le conseiller du ministre.
On lui avait servi un café. Il n’avait pas encore travaillé, mais il avait déjà besoin d’une pause.
La directrice avait fait apparaître une carte.
Des petits points partout. Des exploitations. Des boutiques. Des producteurs en vente directe.
— Le marché est excessivement fragmenté.
C’était Yann, un des points.
Sa femme, ses dettes, sa gamine, son dos en compote… Un point. Et même un problème de fragmentation.
— Vous ne pouvez pas simplement les concurrencer ? avait demandé le conseiller.
Elle lui avait souri. Avec patience. Le sourire qu’on réserve à celui qui n’a pas compris pourquoi on l’a invité.
— Ils produisent eux-mêmes. Ils vendent eux-mêmes. Leurs clients les connaissent. Nous devrions financer très cher une confiance qu’ils possèdent déjà.
Le conseiller avait reposé sa tasse.
Là, il commençait à servir.
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Ils avaient étudié plusieurs voies.
Racheter tout le monde ? Trop cher.
Interdire franchement ? Trop voyant.
Il y aurait des paysans devant les préfectures, des fourches dans le journal de vingt heures, des femmes qui pleurent avec les factures à la main. De la mauvaise image. Ça colle aux chaussures, la misère, quand elle passe à la télévision.
Il fallait qu’ils ferment tout seuls.
Qu’ils vendent d’eux-mêmes.
Qu’ils remercient, à la fin, celui qui leur tendrait juste assez pour sortir la tête du trou.
Un juriste avait proposé :
— On peut relever les conditions d’accès.
Voilà un garçon qui avait fait des études utiles.
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La norme était arrivée en janvier.
Puis son décret en mars.
Puis la circulaire expliquant que personne n’avait compris le décret.
Yann avait acheté un classeur. Puis deux. Une étagère entière pour ranger les raisons nouvelles de ne plus pouvoir travailler.
Chaque courrier lui souhaitait bon courage.
Chaque pièce jointe lui retirait trois mois de revenu.
Ses analyses ? À refaire.
Son local ? À requalifier.
Ses références ? À réenregistrer.
Il avait demandé ce qui avait changé dans sa fleur.
— Nous parlons du cadre, monsieur.
Le cadre ! Il avait donc cultivé des plantes pendant six ans alors que tout se jouait dans le cadre !
Pour savoir comment s’y conformer, on l’avait orienté vers un cabinet spécialisé.
Le cabinet lui avait envoyé un devis.
Yann avait regardé le montant. Puis le nom de sa boîte en haut de la page. Il voulait être sûr qu’on ne l’avait pas confondu avec une multinationale.
Non.
C’était bien à lui qu’on demandait l’impossible.
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Au ministère, une note avait signalé le problème.
« Les coûts fixes envisagés pourraient entraîner la cessation d’activité de la majorité des petites exploitations. »
On ne pouvait pas dire qu’ils ignoraient.
La phrase était là. Noire sur blanc. Avec un pourcentage, même. La catastrophe avait ses annexes.
Le conseiller avait proposé un fonds d’accompagnement.
Pas pour payer les mises aux normes.
Pour accompagner les sorties.
On avait prévu de les aider à disparaître.
Avec un rendez-vous, une brochure et une dame bien aimable qui expliquerait à Yann comment refaire son CV.
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À la télévision, le ministre avait pris son air de médecin au chevet du pays.
— Les professionnels sérieux sortiront renforcés de cette réforme.
Yann avait levé la tête de ses colis.
Il avait compris la saloperie.
On préparait déjà l’explication de sa mort.
S’il tenait, la réforme était bonne. S’il crevait, c’était qu’il n’était pas sérieux.
Pas un angle mort. Pas une issue. Ils avaient même maçonné le trou par lequel il aurait pu gueuler.
Il aurait voulu que le ministre vienne passer une semaine avec lui. Une seule. Qu’il porte, qu’il trie, qu’il compte. Qu’il fasse semblant de dormir à côté d’une femme qui fait semblant de ne pas pleurer.
Mais le ministre avait un déplacement consacré à la valeur travail.
Il ne pouvait pas être partout.
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Le Consortium, pendant ce temps, finançait l’information du public.
Ils s’occupaient de tout.
Le doute, la peur et, bientôt, le remède au doute et à la peur.
Des affiches étaient sorties. Une feuille inquiétante, un flacon trouble, une ombre de gamin derrière.
On ne disait pas que Yann empoisonnait les enfants.
On mettait simplement sa plante à côté d’un enfant qu’on avait l’air d’empoisonner.
C’était plus fin.
Dans les débats, on faisait tourner les mêmes images. Produits suspects, sachets anonymes, interventions de police. Au milieu, trois secondes de serre. La sienne aurait aussi bien fait l’affaire.
Le spectateur mélangeait tout.
C’était beaucoup de travail pour lui faire tout mélanger. Des agences entières y passaient leurs journées.
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À la ferme, on avait commencé par vendre le fourgon.
Ensuite, Yann avait appelé sa mère.
Elle gardait de l’argent pour son toit.
— Ça peut attendre, avait-elle dit.
Il avait regardé les taches d’humidité au plafond de sa cuisine.
Il l’avait laissée dire.
C’est comme ça que ça vous entre dedans. Pas avec de grandes scènes. Avec une vieille qui remet une bassine sous une fuite pour que son fils gagne deux mois.
Deux mois !
Au Consortium, on appelait ça une période d’observation.
Ils avaient un tableau des exploitations à reprendre. Les surfaces, le matériel, la clientèle, la situation financière.
À côté de celle de Yann :
« Actif intéressant. Attendre dégradation supplémentaire. »
La dégradation supplémentaire, c’était sa mère et sa bassine.
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Il travaillait davantage.
C’est le réflexe des gens comme lui. Quand ça s’écroule, ils mettent les mains dessous. Ils se disent qu’avec deux heures de plus, un dimanche de moins, quelque chose va tenir.
Il n’y avait plus de dimanche depuis longtemps.
Sa fille lui demandait s’il venait manger.
— J’arrive.
Il arrivait quand elle dormait.
Un soir, il avait trouvé une assiette au micro-ondes et un dessin à côté. Elle l’avait dessiné dans la serre.
Tout petit.
Il avait pleuré pour ça. Pour la taille du bonhomme.
Les factures, il avait tenu. Les courriers aussi. Mais le bonhomme minuscule sous le toit en plastique, ça lui avait ouvert quelque chose.
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L’acheteur était venu en novembre.
Il avait essuyé ses chaussures avant d’entrer. On peut venir vous dépouiller en ayant de l’éducation.
Il avait fait le tour du hangar.
— Vous avez beaucoup investi personnellement.
Personnellement ! Il y avait son cartilage dans les fondations !
L’offre était basse.
Pas maladroitement basse. Pas par méconnaissance.
Basse avec précision.
Juste assez pour qu’il puisse envisager d’accepter. Pas assez pour qu’il puisse repartir propre.
— Vous savez dans quelle situation je suis, avait dit Yann.
L’autre n’avait pas répondu.
Bien sûr qu’il savait.
C’était précisément ce qu’il était venu acheter.
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Yann avait signé le jeudi.
Le vendredi, il avait dormi jusqu’à neuf heures.
Ça ne lui était pas arrivé depuis des années.
Sa femme avait cru qu’il était malade.
Il n’était pas reposé. Il n’avait simplement plus rien à sauver avant le petit déjeuner.
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Six mois après, l’argent public était arrivé.
Des millions.
Pour moderniser le site. Soutenir l’innovation. Faire rayonner les territoires.
On allait poser sur sa serre les panneaux solaires qu’il n’avait jamais pu financer.
Il avait demandé une aide, autrefois. Son dossier manquait de perspectives.
Maintenant qu’il n’était plus chez lui, les perspectives se pressaient au portillon. Le préfet, la banque, la région… Tous ces gens introuvables quand il fallait maintenir sa tête hors de l’eau venaient admirer la qualité du bassin.
Le Consortium avait obtenu un prêt garanti.
Yann, pour son séchoir, avait dû faire signer sa mère.
C’était donc ça, la différence entre un projet solide et une aventure risquée.
La personne qui touchait le chèque.
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À l’inauguration, le ministre avait parlé de courage.
Il en avait plein la bouche, du courage des autres.
L’ancien conseiller se tenait à sa droite. Il travaillait désormais pour le Consortium. Directeur des affaires publiques. On lui avait trouvé un salaire pour continuer à connaître les mêmes gens.
Ils s’étaient embrassés.
Pas cachés. Pas honteux.
Devant les caméras.
Pourquoi auraient-ils eu honte ? Les actes étaient réguliers, les signatures au bon endroit, les commissions consultées. Le petit producteur avait vendu librement. On avait seulement pris soin de lui enlever toutes les autres possibilités.
Le ministre avait annoncé vingt emplois.
On avait applaudi les vingt emplois.
Les exploitants disparus n’étaient pas dans le dossier de presse.
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La publicité était sortie à l’automne.
Une femme en robe claire traversait un champ. Elle effleurait les plantes avec des mains qui n’avaient jamais ramassé un tuyau.
« LE CHANVRE ENTRE ENFIN DANS UNE NOUVELLE ÈRE. »
La fleur était redevenue fréquentable.
On pouvait la montrer. En parler avec enthousiasme. Lui trouver un avenir immense.
Ce n’était donc pas elle qui dérangeait.
Yann avait regardé la publicité jusqu’au bout.
Il voulait voir si quelqu’un allait le dire.
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Le téléphone avait sonné quelques jours après.
On cherchait un responsable de culture.
— Votre expérience nous intéresse.
Son expérience ! Ils avaient racheté les murs, il leur manquait encore ce qu’il avait dans les mains.
Le salaire était mauvais.
— Nous sommes en phase de lancement, avait expliqué le directeur.
Yann avait demandé davantage.
Le directeur avait parlé des charges. Du contexte. De la nécessité de rester raisonnable.
Yann connaissait tous ces mots. Il les avait déjà entendus depuis l’autre côté de la table.
Il avait accepté.
Il y avait les courses. Le crédit. Les chaussures de la petite. On n’élève pas ses enfants avec la beauté d’un refus.
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Le contrat comportait une clause de confidentialité.
Il ne devait rien raconter.
Ni les procédés. Ni les documents. Ni les circonstances susceptibles de porter atteinte à la réputation du groupe.
La réputation du groupe faisait onze lignes.
Sa santé à lui, une case à cocher.
Il avait signé.
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Le lundi, à sept heures, il était devant le portail.
Son badge ne fonctionnait pas.
Il voyait sa serre à travers le grillage. Une gouttière s’était déboîtée. Il l’avait remarquée tout de suite. Avec la pluie annoncée, l’eau tomberait contre le moteur.
Il avait fait un geste vers le bâtiment.
— Il faudrait que j’aille…
Le vigile lui avait demandé d’attendre.
Alors il avait attendu.
Ancien propriétaire, nouveau salarié, même bonhomme. Mais pas encore autorisé à entrer.
Dans sa poche, son téléphone avait vibré.
Le ministère venait de publier une vidéo.
On y voyait le ministre prendre une poignée de sa terre.
« NOUS N’AVONS PAS ABANDONNÉ NOS AGRICULTEURS. NOUS LEUR AVONS DONNÉ UN AVENIR. »
Yann avait rangé le téléphone.
Derrière le grillage, l’eau commençait à tomber sur le moteur.




